Éléonore Lagacé se demande si Charlotte Cardin s’est inspirée de Daft Punk pour créer « Feel Good »
Chloé-Anne Touma est rédactrice en chef de Culturemania, journaliste techno-culture, analyste des enjeux numériques et musicologiques, et compositrice de musique pour les productions télévisuelles. Jonglant entre ses métiers de vulgarisatrice scientifique et d’artiste multidisciplinaire, elle expose et décortique des phénomènes d’actualité.
Dans une vidéo TikTok qu’elle a publiée il y a quelques heures, l’artiste Éléonore Lagacé laisse sous-entendre que Charlotte Cardin se serait peut-être inspirée de « Get Lucky » de Daft Punk pour composer son tube « Feel Good ». On vous en donne nos impressions…
« Moi, chaque fois que j’entends ‘Feel Good’, j’entends [‘Get Lucky’] C’est vraiment la même affaire-là […] Je ne suis vraiment pas en train de dire que c’est du plagiat, il y a des progressions d’accords qu’on va entendre d’une chanson à l’autre », a nuancé l’artiste aux multiples talents de scène, qui s’illustrera en décembre dans la comédie musicale Grease à l’Espace St-Denis.
Fille de la chanteuse soprano Nathalie Choquette, Éléonore Lagacé termine quand même sa vidéo en s’adressant directement à la star internationale, elle aussi issue du Québec mais acclamée partout dans le monde pour « Feel Good », afin de lui lancer : « Charlotte, si tu vois cette vidéo, on aimerait savoir si tu t’es inspirée de ‘Get Lucky’ ou si c’est juste un hasard? »
@eleonorelagacey Dsl d’avance, au moins les deux tounes sont des bangerz donc 2 pour 1 pour le reste de votre vie
Lorsqu’on compare et qu’on analyse…
Si plusieurs internautes ont aussitôt commenté le contenu pour adhérer à cette théorie, d’autres ont rappelé l’importance d’une forte mélodie, surtout lorsque la suite d’accords est loin d’être unique et aussi intuitive en pop moderne qu’elle ne l’est dans les deux hits analysés.
Pensons, toutes clés confondues, à la trame de la musique du jeu Assassin’s Creed, à la chanson « Love me again » (2013) de John Newman, ou à « Calling Out » (2015) de Penguin Prison, et il serait possible d’en relever d’autres, partageant cette progression d’accords, mais transposée. Donc, à priori, une suite d’accords bien commune, qui ne suffit pas à y voir le scénario avancé par Mme Lagacé, si l’on s’y arrête.
Mais si l’on va plus loin, ce qui agace la chanteuse dans le cas étudié, c’est le fait que les deux tubes soient sur la même tonalité, sur un groove similaire, à raison de seulement 5 bpm (battements par minute) de différence. Un argument à considérer, tout comme le motif de percussion, qui ne se distingue peut-être pas assez.
Or, en règle générale, ce qui prime, surtout dans ce cas-ci, c’est la mélodie. Une mélodie qui n’a rien à envier à celle de Get Lucky. Et lorsque les accords sont importants, c’est qu’on parle d’au moins deux barres (mesure à 4 temps ) et d’accords assez originaux et exclusifs. Or, dans le cas qui nous intéresse, Éléonore Lagacé ne démontre qu’une superposition sur une barre.
Pour ces raisons, le verdict s’impose : non, la thèse d’une pseudo-inspiration significative ne tient pas.
Dans certains cas
Il faut souligner qu’il existe parfois des ententes tacites entre artistes — sans forcément vouloir dire ici que c’est ce qu’aurait signé la pop star. Mais dans un tel cas, il pourrait simplement y avoir dissociation volontaire de la part des artistes en question. Pensons à Kelly Osbourne, qui avait reconnu avoir signé une entente amicale pour un partage de redevances avec une artiste dont elle s’était inspirée pour un single, sans pour autant qu’on sache publiquement de qui il s’agissait ou de quel album il était question.
Une mélodie réfléchie
Reconnaissons enfin, dans le cas de « Feel Good », l’intelligence indéniable de Charlotte Cardin derrière la création de la mélodie, originale et fluide, ses paroles étant aussi légèrement plus poétiques que celles de Daft Punk, celles-là d’une simplicité presque typique du genre commercial américain. Je vous laisse en comparer les refrains :
Charlotte Cardin :
You make me feel good
Ta main sur ma taille
Ensemble dans le taxi
C’est vraiment super sexy
You make me feel nice
Frissons every time
J’y ai pensé mille fois
If you want me dis-le moi
Daft Punk :
She’s up all night ’til the sun
I’m up all night to get some
She’s up all night for good fun
I’m up all night to get lucky
We’re up all night ’til the sun
We’re up all night to get some
We’re up all night for good fun
We’re up all night to get lucky
Réflexion pour l’avenir
Que l’on soit d’accord ou non, ce qu’Éléonore Lagacé ouvre, au-delà du débat, c’est une réflexion collective sur ce qui fait l’originalité d’une œuvre musicale, alors même que l’on s’acharne sur l’intelligence artificielle, comme si cette dernière avait inventé les concepts d’inspiration, de copie et de plagiat.
J’aime croire que, bientôt, l’IA ne sera plus perçue comme une simple tricheuse ou plagiaire en musique, mais plutôt comme un véritable outil d’analyse, pouvant, au contraire, croiser les données et éclairer, voire trancher ces questions!
Et vous, vous en pensez quoi?
