Plagiat? Éléonore Lagacé interpelle Charlotte Cardin sur « Feel Good »
Chloé-Anne Touma est rédactrice en chef de Culturemania, journaliste techno-culture dans les médias télé et radio, analyste des enjeux numériques et musicologiques, et compositrice de musique pour les productions télévisuelles. Jonglant entre ses métiers de vulgarisatrice scientifique et d’artiste multidisciplinaire, elle expose et décortique des phénomènes d’actualité.
Dans une vidéo TikTok qu’elle a publiée il y a quelques heures, l’artiste Éléonore Lagacé laisse entendre que Charlotte Cardin se serait peut-être inspirée de « Get Lucky » de Daft Punk pour composer son tube « Feel Good ». Une proposition qui suscite le débat. On vous en donne nos impressions…
« Moi, chaque fois que j’entends ‘Feel Good‘, j’entends [‘Get Lucky‘] C’est vraiment la même affaire là […] Je ne suis vraiment pas en train de dire que c’est du plagiat, il y a des progressions d’accords qu’on va entendre d’une chanson à l’autre », a nuancé l’artiste aux multiples talents de scène, qui s’illustrera en décembre dans la comédie musicale Grease à l’Espace St-Denis.
Fille de la chanteuse soprano Nathalie Choquette, Éléonore Lagacé termine quand même sa vidéo en s’adressant directement à la star internationale, elle aussi issue du Québec mais acclamée partout dans le monde pour « Feel Good », afin de lui lancer : « Charlotte, si tu vois cette vidéo, on aimerait savoir si tu t’es inspirée de ‘Get Lucky’ ou si c’est juste un hasard? »
@eleonorelagacey Dsl d’avance, au moins les deux tounes sont des bangerz donc 2 pour 1 pour le reste de votre vie
Lorsqu’on compare et qu’on analyse…
Si plusieurs internautes ont aussitôt commenté le contenu pour adhérer à cette théorie, d’autres ont rappelé l’importance d’une forte mélodie, surtout lorsque la suite d’accords est loin d’être unique et aussi intuitive en pop moderne qu’elle ne l’est dans les deux hits analysés.
Pensons, toutes clés confondues, à la trame populaire du jeu Assassin’s Creed (« Aphelion » de Jesper Kid, sortie en 2011), au refrain de « Ordinary » d’Alex Warren, au pré-refrain d’« Oh, What a Night » de December (1976) repris par Claude François (1976) puis Yannick (2000), à « Tropical chancer » de La Roux (2014), à « Love me again » (2013) de John Newman, à « Calling Out » (2015) de Penguin Prison, et même à l’un de mes morceaux instrumentaux, composé il y a huit ans pour la regrettée AzemCa et son single « Ailleurs » (2018). Il serait sûrement possible d’en relever d’autres, partageant cette progression d’accords, mais transposée. Donc, à priori, une suite d’accords bien commune, qui ne suffit pas à y voir le scénario avancé par Mme Lagacé, si l’on s’y arrête.
Mais si l’on va plus loin, ce qui agace la chanteuse dans le cas étudié, c’est le fait que les deux tubes soient sur la même tonalité, sur un groove similaire, à raison de seulement 5 bpm (battements par minute) de différence, l’une en comptant 111 et l’autre 116. Un argument qui pourrait être à considérer, tout comme le motif de percussion qui ne se distingue peut-être pas assez, mais qui se démonte quand même très facilement, car la grande majorité des chansons pop se situent entre 100–120 BPM.
Or, en règle générale, ce qui prime, surtout dans ce cas-ci, c’est la mélodie. Une mélodie qui n’a rien à envier à celle de « Get Lucky ». Et lorsque les accords sont importants, c’est qu’on parle de plus de 4 barres (4 mesures à 4 temps) et d’accords assez originaux et exclusifs. Or, dans le cas qui nous intéresse, Éléonore Lagacé ne démontre qu’une superposition sur une séquence très courte de 4 barres, qui joue simplement en boucle.
Pour ces raisons, le verdict s’impose : non, la thèse d’une pseudo-inspiration significative ne tient pas.
Dans certains cas
Il faut souligner qu’il existe parfois des ententes tacites entre artistes — sans forcément vouloir dire ici que c’est ce qu’aurait signé la pop star. Mais dans un tel cas, il pourrait simplement y avoir dissociation volontaire de la part des artistes en question. Pensons à Kelly Osbourne, qui avait reconnu avoir signé une entente amicale pour un partage de redevances avec une artiste dont elle s’était inspirée pour un single, sans pour autant qu’on sache publiquement de qui il s’agissait ou de quel album il était question.
Une mélodie réfléchie
Reconnaissons enfin, dans le cas de « Feel Good », l’intelligence indéniable de Charlotte Cardin derrière la création de la mélodie, originale et fluide, ses paroles étant aussi légèrement plus poétiques que celles de Daft Punk, celles-là d’une simplicité presque typique du genre commercial américain. Je vous laisse en comparer les refrains :
Charlotte Cardin :
You make me feel good
Ta main sur ma taille
Ensemble dans le taxi
C’est vraiment super sexy
You make me feel nice
Frissons every time
J’y ai pensé mille fois
If you want me dis-le moi
Daft Punk :
She’s up all night ’til the sun
I’m up all night to get some
She’s up all night for good fun
I’m up all night to get lucky
We’re up all night ’til the sun
We’re up all night to get some
We’re up all night for good fun
We’re up all night to get lucky
Note : À la suite de notre interpellation sur TikTok, où nous avons fait part à Mme Lagacé de ces arguments, cette dernière à rectifié : « Je pense comme [vous] que ce n’est pas une inspiration consciente, je trouvais amusant de se poser la question ». Elle ajoute : « dans tous les cas désolée, je ne voulais vraiment pas que ma vidéo paraisse comme une attaque. »
Réflexion pour l’avenir
Que l’on soit d’accord ou non avec ses observations, ce qu’Éléonore Lagacé ouvre, au-delà du débat, c’est une réflexion collective sur ce qui fait l’originalité d’une œuvre musicale, alors même que l’on s’acharne sur l’intelligence artificielle, comme si cette dernière avait inventé les concepts d’inspiration, de copie et de plagiat.
J’aime croire que, bientôt, l’IA ne sera plus perçue comme une simple tricheuse ou plagiaire en musique, mais plutôt comme un véritable outil d’analyse, pouvant, au contraire, croiser les données et éclairer, voire trancher ces questions!
Et vous, vous en pensez quoi?
