La fabrication de machines pour un Québec fort et compétitif
Face aux « bouleversements importants sur le plan du commerce international et de notre relation avec le marché américain », il faut développer de nouveaux marchés, et propulser nos industries, pense l’innovateur en chef du Québec, Luc Sirois. Une stratégie qui passe notamment par l’augmentation de la capacité de transformation métallique et de fabrication de machines.
Le secteur de la fabrication de machines est un pilier de l’économie québécoise, souvent méconnu mais doté d’un potentiel de recherche et d’innovation exceptionnel. Il regroupe environ 1 000 entreprises et emploie 40 000 personnes, un chiffre en croissance de 13 % en dix ans.
« On parle d’une industrie dont le PIB a augmenté de 30,5 % en dix ans. »
Avec un PIB de 1% au Québec, mais passé de 3,2 à 4,2 milliards de dollars, tel que l’indique le stratège d’affaires et président de LJD GROUP, Louis Duhamel, sa croissance (30,5 %) surpasse celle du secteur manufacturier en général. Ce secteur est particulièrement diversifié, couvrant des domaines tels que l’agriculture, la construction, les mines, la foresterie et les systèmes de ventilation (HVAC), en plus de se distinguer pour ses performances environnementales : l’intensité des émissions de gaz à effet de serre (GES) y a chuté de 17 %, plaçant l’industrie bien en dessous de la moyenne des industries québécoises et canadiennes.
Le paradoxe de l’innovation et de la productivité
Le secteur présente un paradoxe frappant : les entreprises investissent sept fois plus que la moyenne des industries québécoises en recherche et développement (R-D). Quand il ne s’agit pas d’intégrer de la nouvelle technologie pour optimiser les processus de production et pallier le manque de personnel qualifié, « sur le terrain, les entreprises vont nous dire que la R-D va servir davantage à améliorer leurs produits déjà existants, notamment pour répondre à des demandes spécifiques de clients. Sinon, on parlera d’entreprises qui n’ont pas de produit standard et qui font du sur-mesure, et pour lesquelles la R-D sera plutôt dédiée à améliorer leurs équipements », illustre Nancy Allaire, directrice de Créneau Conception et fabrication machines, qui représente l’industrie spécialisée en conception de machines industrielles, commerciales, « telles qu’un robot soudeur ».
« La moitié des entreprises ont dix employés ou moins, donc ça, c’est un obstacle. »
Malgré ces investissements, la productivité du travail traîne derrière la moyenne canadienne et ontarienne. Cette situation s’explique par un modèle d’affaires axé sur la production sur mesure et les petites séries, ce qui rend l’automatisation plus complexe que dans la production de masse. La R-D est souvent réactive, visant à solutionner des problèmes spécifiques de clients ou à pallier le manque de main-d’œuvre, plutôt qu’à optimiser l’efficacité globale de l’entreprise.
Défis majeurs : main-d’œuvre et commerce
« On voit que la moitié des entreprises ont dix employés ou moins, donc ça, c’est un obstacle. Pour le surmonter, elles ont de plus en plus recours aux nouvelles technologies, surtout à celles de l’intelligence artificielle, qui peut aider les PME notamment à devenir beaucoup plus productives. L’IA peut, par exemple, bâtir à partir d’instructions d’assemblage et de spécifications d’un dessin », soutient Richard Blanchet, PDG de Sous-Traitance Industrielle Québec (STIQ), qui se réfère entre autres aux démonstrations du salon Hannover Messe pour commenter ces avancées.
« La pénurie de main-d’œuvre, qui est généralisée au Québec, est tout de même particulièrement inquiétante et accentuée dans le secteur manufacturier », souligne Luc Sirois. « Le taux de postes vacants atteint 6,1 %, dépassant la moyenne manufacturière », de compléter Louis Duhamel. Cette rareté freine l’élan de l’industrie, particulièrement pour les postes spécialisés en prototypage et intégration. Bien que les entreprises soient de fortes exportatrices, le Québec importe plus de machines qu’il n’en exporte, souvent par préférence pour des marques étrangères reconnues ou par nécessité d’importer des composants spécifiques.
Pour répondre au manque de personnel qualifié à l’interne, « il faut se trouver des amis : les centres collégiaux de transfert de technologie (CCTT), les centres d’expertise industrielle (RCEI), ou encore d’autres entreprises. Collaborer est essentiel pour les dirigeants car ils ne peuvent tout maîtriser », pense Richard Blanchet.
« Des difficultés comme les répercussions des tarifs douaniers (que l’administration Trump a imposés) peuvent agir comme un incitatif à l’innovation pour les entreprises québécoises. »
Pour Julie White, PDG de Manufacturiers & Exportateurs du Québec, au-delà de la volonté ou du manque de capacité financière, ce qui retarde souvent la transition pour les entreprises relève des compétences : « Nos entreprises manufacturières ont des carnets de commandes assez remplis et vont assez bien. Mais les entrepreneurs qui ont du mal, au quotidien, à honorer leurs contrats, pour des enjeux de main-d’oeuvre notamment, n’ont malheureusement pas le réflexe de se tourner vers la R-D et l’innovation. » Un manque de confiance qui s’explique par un besoin de connaissances et de moyens, selon elle, « et c’est pour cela qu’il faut assurer un accompagnement auprès d’eux ». Elle ajoute que « des difficultés comme les répercussions des tarifs douaniers (que l’administration Trump a imposés) peuvent agir comme un incitatif à l’innovation pour les entreprises québécoises ».

Nancy Allaire rapporte que « le moral de nos entreprises est très bon. Si elles continuent d’exporter aux États-Unis, c’est que leurs compétences uniques sont sollicitées. »
« L’usine 4.0 ne se résume pas à mettre des robots. On parle de bien plus lorsqu’on se réfère à l’automatisation. »
« En 2016, j’ai compris que la pénurie de main-d’œuvre allait frapper de plus en plus fort. Une question s’est alors imposée : comment devenir meilleurs en conservant la même équipe? De là a émergé l’audit numérique », explique Érick Villeneuve, président d’APF Villeneuve, rappelant que « l’usine 4.0 ne se résume pas à mettre des robots. On parle de bien plus lorsqu’on se réfère à l’automatisation. »
L’usine 4.0 repose avant tout sur l’automatisation intelligente des processus, s’appuyant sur la collecte et l’analyse des données, l’interconnexion des systèmes, l’optimisation des flux et la capacité à prendre des décisions en temps réel. Les robots ne sont que des outils d’exécution au sein d’un écosystème plus large qui inclut les logiciels, l’IA, la logistique, la maintenance prédictive et la collaboration homme-machine. Sans stratégie globale, gouvernance des données et adaptation des compétences, la robotisation seule ne fait que moderniser les inefficacités existantes. L’usine 4.0 se définit donc par sa capacité à être agile, résiliente et pilotée par l’intelligence du système, bien plus que par la présence de machines automatisées.
Quoi en retenir ?
Pistes de solutions et opportunités
Adoption technologique
L’intelligence artificielle et l’usine 4.0 offrent des opportunités pour automatiser même les petites séries (programmation automatique, dessins assistés, scanners 3D).
Collaboration et mutualisation
Pour les petites entreprises, la collaboration est essentielle. Des initiatives comme le partage de ressources RH ou la formation commune via les créneaux d’excellence permettent de surmonter le manque d’expertise interne.
Achat local et stratégie industrielle
Les experts prônent une politique d’approvisionnement public favorisant les entreprises d’ici pour créer une vitrine technologique solide avant l’exportation. Il est également suggéré de se doter d’une véritable stratégie industrielle sur cinq à dix ans.
En conclusion, malgré les défis de productivité et de main-d’œuvre, le moral du secteur reste excellent grâce à des carnets de commandes remplis et des compétences uniques qui assurent sa résilience à l’international. Une nouvelle table d’innovation sera d’ailleurs créée pour assurer le suivi des actions dans ce secteur.
Pour consulter les conclusions et faits saillants de l’étude complète menée par le Conseil de l’innovation du Québec : lien
