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La souveraineté numérique : je me souviens

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J’ai l’avantage d’avoir vu neiger. Et du haut de mes trente années d’expérience en technologies de l’information, d’entreprenariat et de ventes, je vois certains manèges que l’on dirait que la majorité des gens ne voient pas. Loin de moi l’idée de dire que le Québec ne devrait pas investir dans l’innovation et préparer son futur, mais pas de cette manière…

Le climat actuel

La nouvelle approche de l’administration américaine est l’un des vecteurs qui alimentent ce nouveau paradigme. En bon Sparte, je refuse de me laisser ébranler par :

  • l’attaque commerciale, qui engendre des instabilités économiques ;
  • l’intimidation, notamment relative à notre souveraineté territoriale ;
  • les insultes et le manque de respect ;
  • les relents d’une loi passée en 2018 (le « Cloud Act »).

Les trois premiers, ça me parle : c’est du bullying, de l’intimidation. On en a fait notre signature. Pour me faire peur, il faudra trouver mieux.

Le dernier point peut agacer, à première vue. Mais en y regardant de plus près, on constate que son utilisation est extrêmement encadrée. On ne brise pas le modèle à sa guise — pas même le président américain.

Voici ce qui nourrit ma réflexion :

  • Le modèle infonuagique (cloud) ne tient que parce qu’il y a une relation de confiance entre les fournisseurs et les clients. Sans ce lien, tout s’écroule ;
  • La loi américaine prévoit que les fournisseurs ont le droit, voir la responsabilité, de défendre leurs contrats et la souveraineté de leurs clients devant le Sénat américain avant d’accepter de remettre les clés ou les données d’un client ;
  • L’un des grands acteurs, Microsoft, publie même sur un site dédié l’ensemble des requêtes gouvernementales qu’il reçoit. L’exercice de transparence est pour le moins impressionnant ;
  • À eux seuls, les trois géants du secteur cumulent environ 300 milliards de dollars américains de revenus ;
  • Et ces mêmes acteurs dominent aussi l’avant-scène de l’intelligence artificielle aux États-Unis, aux côtés de Meta et d’Anthropic.

Faites tomber le modèle et c’est un sérieux coup à l’économie américaine, et aux placements dudit président.

Je me souviens de l’émergence de ces « nuages » et du rôle qu’a joué le Cloud Act à l’époque : il a servi de ciment pour instaurer cette confiance, précisément parce que des garde-fous avaient été prévus. De mémoire, Brad Smith avait d’ailleurs participé aux travaux et aux comités ayant mené à l’élaboration de cette loi.

La souveraineté numérique : qui y gagne?

Si tout ceci est monté en épingle, c’est que quelqu’un a quelques choses à y gagner. Si vous souhaitez savoir qui, regarder qui apporte des solutions à votre problème.

L’une des plus anciennes stratégies de vente : la peur

Dès que Forbes a publié son article sur la convocation de Microsoft devant le Sénat français, il y a eu comme une odeur de sang dans l’eau. Et les requins n’ont pas tardé à apparaître.

Soudain, les conférences se sont multipliées. Les articles aussi. Les budgets marketing ont suivi. « Cloud souverain canadien. Un cloud hébergé en sol canadien. La souveraineté numérique — vos données entre les mains des Américains. Achetez la nouvelle solution matérielle XXXX pour déployer votre propre cloud souverain, directement dans vos bureaux. » Le narratif était lancé.

Lâchez-moi.

« La souveraineté des données est un concept séduisant. Jusqu’à ce qu’on soulève le capot et qu’on examine la mécanique. »

Ils semblent tous oublier que les premiers à avoir investi des milliards de dollars pour créer un cloud au Canada, c’est Microsoft.
L’amnésie collective semble aussi faire abstraction d’un fait pourtant central : nous ne disposons ni d’un véritable écosystème ni d’une chaîne de production commerciale capable de bâtir nos propres infrastructures — qu’il s’agisse de stockage, de serveurs ou même d’équipements réseau. Et, sur le plan de l’innovation, nous accusons un retard de plusieurs années par rapport à la Silicon Valley.

Je serais curieux de savoir : à qui appartiennent réellement les centres de données où sont hébergés ces « clouds souverains » ? D’où provient le matériel ? Quel système d’exploitation fait tourner ces serveurs ? Sont-ils véritablement canadiens ?

La réponse est non.

Comment l’affirmer ? Parce qu’il n’existe pas de leader canadien du serveur « made in Canada ». Parce qu’il n’y a pas d’équivalent à Windows Server développé au Québec ou en Ontario. Parce qu’on ne trouve pas, au centre-ville de Montréal, un acteur comparable à NetApp ou à Dell.

Ce que cela signifie, d’être souverain

Dans un premier temps, ça prend un écosystème. Si on veut être souverain en technologie de l’information, ça va prendre une volonté politique, des fonds (beaucoup) et, surtout, un intérêt commercial. Donc, si on part de la base, il faut que nous soyons en mesure d’acheter Canadien (ou québécois, selon la voie empruntée) : les infrastructures physiques (électrique, climatisation, génératrices, etc) sur des terrains et des immeubles qui nous appartiennent.

Voici une liste :

  • Les infrastructures de télécommunications (fibres, distribution, redondances, câblage, etc.) ;
  • Le matériel (serveurs, stockage, réseautique) ;
  • Le système d’exploitation et tous les morceaux serveurs qui vont dessus, genre, bases de données, etc. ;
  • Les innovations d’opérations (comme de Logic Apps ou des AI Workbench) ;
  • La sécurité tant logicielle, d’identité, d’appareils et de données ;
  • Les technologies de sauvegarde ;
  • Les plateformes de développement ;
  • Et j’en passe.

Si nous commencions aujourd’hui, en investissant collectivement des dizaines de milliards, nous arriverions peut-être à temps pour la prochaine vague.

Pas l’IA.
Pas le SaaS.
Le quantique.

Autrement dit, dans cinq à dix ans.

On voit tout le monde — avec raison — se scandaliser du fiasco SAAQclic. Mais mettons les choses en perspective : Microsoft investit à lui seul environ 10 milliards de dollars par année en recherche et développement. Dix projets de la SAAQ. Chaque année.

Alors oui, je me répète : je ne suis pas certain que nous ayons réellement les moyens de nos ambitions.

Une dose de réalisme

Et quand je dis « je me souviens », c’est parce que j’y étais, dans la période qui précédait les hyper-scalers. J’ai connu les appels à 22h00 parce que le site est down ou parce que le président a effacé un courriel important. Ou pire, passer la nuit à reconstruire un serveur de fichiers parce que quelqu’un dans la compagnie à cliqué sur un pièce jointe qui se voulait une lettre d’amour, un 14 février.

J’ai connu les opérations internes, et j’ai aussi vu les factures exorbitantes pour acheter des serveurs, des licences, des commutateurs, tout ça avant de démarrer un projet.

Je crois que la facilité offerte par les solutions américaines nous a fait oublier les douleurs du passé.

Dire « on revient en arrière », « on rapatrie tout à l’interne », c’est une chose. En assumer les coûts, c’en est une autre. Des coûts technologiques, bien sûr — mais aussi des coûts en temps, en expertise, en ressources humaines.

Oui, je comprends ceux qui avancent que cela stimulerait notre marché de l’emploi. Je suis d’accord. Mais — car il y a un mais — croyez-vous vraiment que, si vous deviez rebâtir votre infrastructure interne ou simplement la dupliquer sur deux sites pour assurer la redondance, vous bénéficieriez de la même flexibilité qu’offre aujourd’hui le cloud?

Que sommes-nous prêts à sacrifier?

Voici quelques angles morts qui, à mon sens, relèvent d’un certain aveuglement volontaire.

Les fonctionnalités et l’innovation

Sommes-nous prêts à renoncer à l’accès quasi immédiat aux nouveautés et aux outils modernes offerts par les hyper-scalers ? Je pense à l’accès simplifié aux modèles d’IA, aux services modulaires comme Kubernetes ou Logic Apps, ou encore à la capacité de générer un environnement complet en quelques lignes de code avec Bicep ou Terraform.

Mettre en place chacune de ces technologies à l’interne exige une expertise rare. Au Québec, elle existe — mais elle demeure limitée et fortement concentrée.

Le temps

Sommes-nous prêts à absorber les délais supplémentaires, projet après projet ? Le temps d’acquisition (licences, serveurs, stockage, expertise spécialisée), le temps de déploiement, le temps d’ajustement. Ce qui se configure en quelques minutes dans le cloud peut prendre des heures — voire des semaines — à l’interne. Et le temps, en technologie, c’est de l’argent.

L’intégration

À partir du moment où l’on s’inscrit dans un écosystème intégré comme celui de Microsoft, on active une profondeur d’intégration difficile à reproduire ailleurs : gestion unifiée des identités, compatibilité native entre modules, harmonisation des pratiques de cybersécurité, centralisation des journaux, interfaces de gestion avancées — jusqu’à la ligne de commande pour les plus aguerris.

La souveraineté des données est un concept séduisant. Jusqu’à ce qu’on soulève le capot et qu’on examine la mécanique.

Ma proposition : Innovons

Tout d’abord, si vous avez des secrets d’État, des secrets de défense ou toute autre donnée hautement classifiée, sachez qu’elles peuvent être parfaitement sécurisées dans le cloud.

Par exemple, Microsoft propose le service BYOK — « Bring Your Own Key ». Concrètement, vous fournissez la clé publique à Microsoft pour chiffrer vos données, et vous gardez le contrôle total de votre clé privée, qui reste chez vous. Vos données sont ainsi chiffrées et ne peuvent être déchiffrées par personne sans votre clé.

Deuxièmement, si l’objectif est vraiment de viser la souveraineté technologique et la maîtrise de nos données, il faut commencer à agir en conséquence. Changeons la culture entrepreneuriale : assurons-nous, en tant que société, que l’innovation et la tolérance aux risques et aux erreurs soient présentes, balisées mais acceptées. Il nous faut soutenir les innovateurs, et non les attaquer ou les traiter comme des criminels lorsqu’un problème ou un défi survient.

Enfin, l’innovation coûte cher. Montrez-moi un plan d’investissement sur 10 ans capable de soutenir la création de centres de données quantiques et de supercalculateurs IA dans le Grand Nord. Montrez-moi des fonds autonomes pour soutenir les jeunes pousses technologiques.

En résumé : montrez-moi que vous êtes sérieux.

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