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CultureE-AI

L’art de (re)prendre son temps

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Il y a quelques jours, Steven Bartlett, créateur de la populaire série balado Diary of a CEO, racontait sur Facebook son expérience à Davos. Reconnaissant pour le privilège d’avoir pu échanger avec l’élite présente sur place — notamment lors d’une discussion animée par la toute nouvelle CMO de LinkedIn, Jessica Jensen, devant leurs homologues des GAFAM — il en retirait une pépite qu’il partageait avec enthousiasme : « The future belongs to the unromantic adapters » (l’avenir appartient aux non-romantiques qui s’adaptent).

Donc, celles et ceux qui s’attachent surtout à leur pourquoi, et moins à leur comment. Autrement dit, celleux qui acceptent d’expérimenter, d’intégrer de nouveaux outils, quitte à ne plus être pleinement maîtres de leur processus. Le déclic est arrivé lorsqu’on lui a demandé si l’IA risquait de le remplacer comme animateur. Il a répondu : « La manière dont je crée pourrait complètement changer. Peut-être que je n’aurai plus besoin de studio, de micro, peut-être même de produire du contenu… mais le pourquoi je crée, lui, ne changera jamais. »

« Au fond, ce qu’on demande ici, ce n’est pas seulement d’être ouvert et curieux face à l’utilisation de l’IA… c’est d’être humble face à son art. »

Cette prémisse m’en a rappelé une autre : c’est du Simon Sinek à l’ère de l’IA. En 2016, avec Start with Why, « hold tightly to the why, loosely to the how », nous disait-il déjà, papier et crayon à la main. Bartlett nous ramène le tout à la mode d’aujourd’hui. C’est séduisant. It make sense. Ça sonne comme de la sagesse. Steven et Simon sont des figures charismatiques — pour ne pas dire sexy — et on n’a pas besoin d’être à Davos pour être tenté d’acquiescer.

Sauf que.

Si on clame que la méthode n’est plus cruciale, il ne faudrait pas oublier que le contexte l’est encore plus. Start with Why est à l’origine un outil destiné à celles et ceux qui construisent des systèmes : des entreprises, des marques, des récits capables de mobiliser des foules. C’est une stratégie pensée pour des acteurs déjà dotés de pouvoir et de tribunes. Lorsqu’on transpose ce cadre à l’adaptation individuelle face à l’IA, ça glisse moins bien ; ce qui était une clé de leadership inspirante devient ici une injonction morale plutôt embarrassante.

Surtout pour un animateur de balado entouré d’une équipe de production, il y a d’ailleurs une certaine ironie à prôner le détachement de la procédure. C’est plus facile de ne pas s’y attacher quand ce n’est pas nous qui faisons la recherche, le montage ou la technique. 

Donc, ça change tout. 

Au fond, ce qu’on demande ici, ce n’est pas seulement d’être ouvert et curieux face à l’utilisation de l’IA… c’est d’être humble face à son art. Or, l’humilité n’est pas une posture morale abstraite : elle est hautement contextuelle. Pour être véritablement humble — une posture hautement vulnérable, vous en conviendrez — il faut se sentir en sécurité. Sans filet, l’humilité n’est pas une vertu : c’est un danger.

Bien sûr, l’artiste travaille déjà souvent sans garantie, en acceptant que l’effort ne donne pas automatiquement un résultat. Mais c’est une relation choisie, pas une domination. Être romantique face à son travail — aimer la trajectoire autant que l’impact, accepter l’expérimentation permanente — suppose un contexte. Souvent temporel, mais surtout matériel. Pour beaucoup de créateurs et créatrices, le « comment » n’est pas un détail interchangeable : c’est ce qui fait leur valeur, leur différenciation, parfois leur survie économique. Renier une expertise pour en développer une autre n’est pas une posture philosophique courageuse ; c’est une prise de risque aux conséquences bien réelles.

Pendant ce temps, ceux qui contrôlent les plateformes, les modèles et les infrastructures disposent de temps, de ressources, d’équipes pour explorer différents scénarios. Ils ne savent pas exactement ce que sera le futur, mais ils ont les moyens de l’anticiper — et souvent de l’orienter. L’incertitude, elle, n’est pas également répartie.

« (…) l’angoisse que suscite l’IA en création est rarement d’ordre esthétique. C’est un stress relatif au temps. Si un prototype qui demandait trois semaines peut désormais être produit en trois jours, a-t-il moins de valeur? »

Je prêche aux convertis, mais l’angoisse que suscite l’IA en création est rarement d’ordre esthétique. C’est un stress relatif au temps. Si un prototype qui demandait trois semaines peut désormais être produit en trois jours, a-t-il moins de valeur? Et, surtout : qu’advient-il du temps ainsi dégagé? Et si ces trois semaines n’étaient pas une perte, mais précisément l’espace où se distille la richesse du geste, au fil des esquisses, des doutes, des reprises, les mains, des yeux sous lesquels ils défilent?

Si l’IA permet d’éliminer des itérations techniques fastidieuses pour redonner du temps au dialogue, à la recherche esthétique, à l’attention portée à l’expérience, elle ne vide pas la création : elle la déplace. Elle nous force à réfléchir ensemble, à nous inspirer les uns des autres avec une curiosité renouvelée — nourrie par la nouveauté, la puissance, l’effervescence et l’enthousiasme du moment.

En réalité, le temps n’est jamais neutre — et encore moins quand il est libéré par des outils qui portent en eux les valeurs de ceux qui les conçoivent. Comme le rappelle le philosophe québécois Marc-Antoine Dilhac, engagé sur les enjeux politiques de l’IA responsable, chaque technologie hérite des priorités qu’on y inscrit : efficacité, rentabilité, contrôle. Le temps qu’elle libère peut devenir un espace de délibération, de transmission, d’invention partagée — ou être aussitôt recapturé par d’autres logiques, selon le décideur.

Le vrai débat n’oppose pas le temps long au temps court. Il oppose le temps subi au temps choisi.

L’intelligence artificielle est un allié de la création quand elle lance un défi. Finalement, l’épiphanie, c’est peut-être que si la question s’invite ou devient inévitable… si vous avez le luxe de réfléchir d’abord au temps gagné grâce à l’IA, assurez-vous de maîtriser aussi la seconde réflexion : celle sur le temps redistribué. C’est là, précisément, que se joue l’art de (re)prendre son temps.

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