[ÉDITO] SAAQclic et le 3e lien : il faut passer de l’indignation à la prise de responsabilité
Au lendemain du rapport Gallant, le gouvernement a choisi l’indignation. Ton grave, mots forts, promesse de conséquences. On comprend l’émotion. Le fiasco SAAQclic est majeur. Mais à écouter la conférence de presse, un malaise s’installe : celui d’un pouvoir qui moralise beaucoup… tout en se déresponsabilisant presque entièrement.
« Il va falloir que les coupables en paient le prix », déclare France-Elaine Duranceau, annonçant qu’elle va « mettre en place un comité de suivi » chargé d’orchestrer la réponse gouvernementale aux 26 recommandations du rapport, à la demande du premier ministre François Legault. « Ce comité, qui sera sous la responsabilité du Secrétariat du Conseil du trésor, va coordonner les travaux, assurer la cohérence des actions des différents ministères, proposer des mesures législatives et réglementaires nécessaires dans les meilleurs délais ».
« Il va falloir que les coupables en paient le prix (…) »
La trame narrative est claire : on nous a menti. On a caché de l’information. Quelques individus auraient sciemment trompé ministres et parlementaires. Certes. Le rapport parle effectivement de dissimulation. Mais peut-on gouverner uniquement à la confiance? Peut-on administrer des milliards sans mécanisme robuste de vérification? C’était l’éléphant dans la salle de conférence.
Pour l’opposition, le ton moralisateur – « dans le privé, ils auraient été congédiés » – frôle l’indécence, venant d’un gouvernement en poste depuis 2018, sous lequel l’explosion des coûts s’est matérialisée. On ne peut pas, d’un côté, se dire victime d’un mensonge, et de l’autre, évacuer toute responsabilité politique dans la surveillance d’un projet de cette ampleur, « qui a coûté 1,1 G$ aux contribuables québécois », rappelle Paul St-Pierre Plamondon.
« Dès qu’on essaie de payer quelqu’un plus cher, tout le monde critique, OK. »
Puis vient l’argument des « top guns » en informatique : « Dès qu’on essaie de payer quelqu’un plus cher, tout le monde critique, OK. Ça fait que, si on la veut, la bonne expertise, là, bien, il faut s’assurer qu’on est capables de les attirer, on est capables de retenir les talents puis qu’on les met dans des conditions où ils vont être capables de livrer des projets. Honnêtement, là, des ‘top guns’ en informatique, là, ça en prend aussi, puis ça en prend à l’intérieur du ministère », a lancé France-Elaine Duranceau en réponse à la question d’un journaliste.
On aurait manqué d’expertise, soutien-t-elle. Très bien. Mais alors deux possibilités s’imposent : soit les ressources en place n’étaient pas à la hauteur — ce qui pose un grave problème de compétence — soit le gouvernement ne s’est pas donné les moyens d’attirer et de retenir les talents nécessaires. Dans les deux cas, cela relève d’un choix politique.
Du côté du ministre des Transports, Jonatan Julien insiste sur la centralisation excessive du pouvoir et sur une série de mensonges répétés. Il compare même la situation à poser des questions à un menteur : dix questions, dix mensonges. L’image est forte. Mais elle soulève une autre question, fondamentale : pourquoi aucun dispositif indépendant de vérification n’a-t-il été instauré plus tôt? Pourquoi aucun mécanisme externe n’a-t-il permis de valider les informations transmises?
La gouvernance moderne ne repose pas seulement sur la bonne foi des dirigeants. Elle repose sur des contre-pouvoirs, des audits, des garde-fous. Si quelques individus ont pu concentrer autant de contrôle sans réelle surveillance, cela révèle une faille systémique — pas uniquement un problème moral.
Oui, il faudra appliquer les recommandations du rapport. Oui, il faudra peut-être modifier des lois. Mais au-delà des comités et des promesses de poursuites, une question demeure : qui assume politiquement le fait que ces mécanismes de vérification n’étaient pas en place?
Quant au ministre de la Cybersécurité, Gilles Bélanger, son intervention se voulait rassurante. Il a insisté sur les « centaines de projets » livrés dans les budgets et sur les travaux déjà amorcés en matière de gouvernance numérique. Mais ce plaidoyer statistique élude l’essentiel : SAAQclic n’était pas un projet parmi d’autres. C’était un chantier structurant, emblématique. Se réfugier derrière des moyennes ou des pourcentages ne répond pas à la question de fond : comment un projet aussi stratégique a-t-il pu dérailler à ce point sans que les alarmes institutionnelles ne sonnent plus tôt?
« C’est la donnée qui va devenir le bien identitaire le plus important »
Un dossier suivi de près par Culturemania, notamment sous l’œil et la plume aiguisés de notre chroniqueuse, Stéfanie Vallée, dont les travaux sont de plus en plus cités en lien avec le fiasco SAAQclic. Tel qu’elle le souligne en entrevue avec notre rédaction ainsi que sur plusieurs des tribunes qui la sollicitent, « C’est la donnée qui va devenir le bien identitaire le plus important ». Dans le rapport de 130 pages de son équipe, déposé à la commission Gallant, la chercheuse en intégration numérique de l’UQAC fait plusieurs recommandations. Elle estime que le commissaire Denis Gallant aurait dû profiter de l’occasion pour créer un organisme doté de larges pouvoirs afin de superviser les projets de transformation numérique de l’État. La question sera approfondie dans une chronique qu’elle signera sur nos tribunes dès ce soir.
3e lien Québec-Lévis
Pendant ce temps, du côté de Québec, Christine Fréchette, accompagnée de Martine Biron (députée de Chutes-de-la-Chaudière) et François Bonnardel (ex-ministre des Transports) en guise de soutien, s’est montrée posée, prudente et avisée, annonçant son plan de mobilité pour la région qui, plutôt que de reposer sur un 3e lien, propose un projet en partenariat avec le privé et structuré en trois phases, allant 1) du réaménagement de la tête des ponts nord (du côté de Québec), 2) à celui de la tête des ponts sud (du côté de Lévis) puis l’ajout d’une septième voie sur le pont Pierre-Laporte, 3) en passant par la construction du nouveau lien interrives à l’est de Québec en partenariat avec le privé.
« Si je suis élue cheffe de la CAQ, j’annulerai le projet actuel de 3e lien. »
Des interventions qui « viendraient régler 80 % des enjeux (problématiques) » selon les nouvelles études, soutient Christine Fréchette, alors que le projet de 3e lien défendu jusqu’ici, qui serait encore long à concrétiser, constituerait un fardeau : « Si je suis élue cheffe de la CAQ, j’annulerai le projet actuel de 3e lien. On parle ici d’un projet de près de 11 G$ dont le tracé ne correspond pas aux demandes de la région, qui n’offre qu’un très faible gain de temps en matière de déplacement (2 min) », a expliqué la candidate au poste de la chefferie de la CAQ.
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