Souveraineté numérique : le Québec cherche la sortie mais regarde (encore) avec des œillères
Le Québec cherche la sortie après le rapport Gallant, mais il regarde (encore) avec des œillères les enjeux de souveraineté numérique. Deux articles publiés durant la semaine du 6 avril 2026 ont particulièrement retenu mon attention, tant par le caractère incomplet de leur narratif que par les angles morts qu’ils laissent subsister, que je propose ici d’examiner de manière critique.
Tout d’abord, dans un article de Thomas Gerbet publié le 10 avril 2026 par Radio-Canada, il est rapporté que le ministre de la Cybersécurité et du Numérique, Gilles Bélanger, s’inquiète du Dossier santé numérique (DSN), notamment en matière de sécurité et de gouvernance des données d’un système appelé à devenir structurant pour l’État. Je souscris à ses propos et salue son courage. Il faut savoir que ce qu’il affirme, indirectement, est que sa critique concerne tous les ministères et organismes de l’État. L’article le précise en ces termes : « la sécurité doit être assurée avant toute mise en production » et que l’ampleur du projet soulève des préoccupations quant à la maîtrise globale de l’infrastructure. Cette prise de position met en lumière un enjeu capacitaire de l’État et pas qu’au DSN, car tous conçoivent des services numériques sans disposer de la transversalité nécessaire pour les opérer, les faire évoluer et réduire progressivement les dépendances héritées. Qu’est-ce qu’un enjeu capacitaire, et qu’est-ce que la transversalité?
« Au Québec, cette réflexion ne vient que d’arriver sur la place publique. Il y a quelques mois à peine personne n’osait aborder le sujet encore dans les médias. » – Stéfanie Vallée
L’enjeu capacitaire s’est construit sur plusieurs décennies dans l’appareil étatique. Les systèmes opérationnels informatisés critiques (système de la paie, de la comptabilité, de prestation de services aux citoyens, de traitement des impôts et des pensions de vieillesse, etc.) ont été externalisés auprès de grandes firmes d’intégration qui maîtrisaient les produits Oracle, Microsoft, etc, ce qui a permis de livrer des projets, mais sans consolider un savoir-faire interne durable. Les données, les architectures et les chaînes d’intégration sont restées le savoir des consultants, jalousement gardé. Pourtant, d’autres juridictions ont entrepris depuis longtemps de reprendre le contrôle de leurs standards opérationnels dans le numérique, ainsi que de leurs plateformes et de leurs compétences. Pensons à l’Estonie, Singapour, la Chine, et nouvellement, la France qui ont saisi les dimensions multiples de la souveraineté numérique. Au Québec, cette réflexion vient tout juste d’arriver sur la place publique. Il y a quelques mois à peine, personne n’osait aborder le sujet encore dans les médias. La France a même tenu il y a quelques jours un séminaire inter-ministériel sur la question et le ministre Bélanger était à ce moment en France pour tirer profit de ces savoirs.
La transversalité quant à elle s’exprime dans la séquence des nouvelles récentes, puisque la veille de l’annonce sur la sécurité des données au DSN, La Presse rapportait que Québec envisage « de s’associer à CGI pour ses projets de transformation numérique ». On parle ici d’avoir recours aux services d’une société publique-privée afin de réduire la dépendance envers les grands fournisseurs étrangers — annonce laissant tout aussi perplexe l’auditoire médiatique.
Une fausse bonne idée

Personnellement, ça m’apparait une fausse bonne idée. D’abord, parce qu’une telle société ne rencontre en aucun points les critères de transversalité : qui décide quoi et comment en matière de transformation numérique, quand et comment fait-on le suivi en temps réel de l’état d’avancement de la TN (souvenez-vous des naperons de la SAAQ), de manière transparente et cohérente avec les normes que nous devons (toujours) établir, plutôt que de se faire imposer par une firme externe. Pourtant, l’initiative peut paraître cohérente avec l’objectif de souveraineté : CGI est une entreprise fondée au Québec, dont le siège social est à Montréal (bien qu’étant aujourd’hui une multinationale cotée en bourse à l’actionnariat largement distribué). Mais pour le public, l’équation peut sembler intuitive. On espère que le citoyen lambda va se dire, « un partenaire québécois dans l’État, donc une solution souveraine face aux Américains». Pourtant, il n’y a rien de plus inexact, puisque la souveraineté numérique, c’est un état complexe multidimensionnel, qu’on bâti à mesure qu’on avance sur une échelle de maturité numérique jusqu’au plus haut niveau possible. Même rendu au sommet, en 2026, la pleine souveraineté numérique n’est pas (encore) possible.
Ce qu’il faut comprendre en matière de transformation numérique, c’est qu’elle doit être opérée dans une perspective soutenable. Mes travaux ont montré, à petite échelle, que les plus faibles niveaux de maturité correspondent à une cacophonie organisationnelle déstructurante, parfois même paralysante pour l’avancement. Avancer vite importe moins que d’avancer de manière durable. La faible littératie numérique des gestionnaires, qui ont pourtant la responsabilité de piloter ces transformations, alimente directement la dette technologique et laisse aux consultants l’espace nécessaire pour présenter leurs solutions comme des panacées.
Le contexte technologique a pourtant changé. L’avènement de l’IA, de l’agentique et de l’open source réduit fortement les barrières à la construction de plateformes publiques maîtrisées. Les référentiels ouverts, notamment en cybersécurité, montrent qu’une capacité publique peut s’appuyer sur des standards partagés plutôt que sur des intégrations lourdes. Les compétences techniques existent déjà au sein de l’État, mais un véritable plancher de verre empêche leur mobilisation, comme l’a encore souligné le syndicat des professionnels de la fonction publique (SPGQ) dans une récente publication Linkedin.
C’est ce qui me fait me dire que le Québec cherche à sortir du rapport Gallant avec des œillères, puisqu’aucune annonce ne porte sur la base d’une transformation numérique durable : on évacue des annonces la gouvernance, la littératie numérique décisionnelle et la structuration d’une capacité transversale au service de la souveraineté numérique.
À mesure qu’une telle capacité et transversalité se consolideront — à la condition qu’un organisme 100 % public soit formé pour la porter — les projets numériques cesseront d’incarner des ambitions politiques ponctuelles et deviendront des leviers d’affirmation démocratique. Sans cette évolution, la dépendance devient polymorphe : la fausse impression de souveraineté s’accentue, tandis que la capacité réelle de l’État diminue. Au pays des aveugles, les borgnes sont rois!

Merci pour votre très bonne analyse, que je trouve très convenable et bien trop aimable (politiquement correcte) devant des comportements internes, des choix, et des solutions qui, effectivement, confirment les œillères d’un leader borgne et myope.
Il n’y a malheureusement pas que le Gouvernement du Québec, nombre d’entreprises et pas des moindres sont en grand danger actuellement…
Au Québec notamment, mais pas que…
Elle ne le savent pas et se font manipuler par leur propre service TI et même leurs fournisseurs qu’elles payent à prix d’or !
La guerre des datas qui n’est qu’une partie de la guerre économique globale et mondiale va laisser des « cadavres » sur le chemin de l’illusion numérique.