L’IA au Québec : une ambition qui appelle un cadre légal complet
Les discussions récentes sur l’intelligence artificielle ont quelque chose de différent. Enfin, on ne parle plus seulement d’outils, ni même d’innovation. On commence à se demander qui décide, qui contrôle, et sur quelles bases? Autrement dit, comme je l’exposais dans ma dernière chronique, les gens commencent finalement à se poser collectivement les bonnes questions.
J’en veux pour preuve, l’événement Datavore 2026, organisé par le Réseau Action TI, qui s’est déroulé la semaine dernière à Montréal et qui s’inscrit clairement dans ce mouvement. Dès la conférence d’ouverture, Chuck Price, vice-président et ambassadeur de l’IA chez Gartner, proposait une lecture qui mérite qu’on s’y attarde : « nous passons d’une ère de construction de tableaux de bord à celle d’écosystèmes décisionnels intelligents, où l’IA s’intègre directement aux systèmes de gestion ». Le changement, disait-il, n’est pas seulement technologique, il est organisationnel et humain, tel que le rapportait Edith-Anne Murray dans sa chronique du même dossier pour Culturemania.
Cette idée est importante, et je suis d’accord avec elle, en partie. Elle suggère que les tableaux de bord, longtemps considérés comme l’aboutissement de la maturité analytique, deviennent plutôt une étape intermédiaire. Autrement dit, le monde avance déjà vers des systèmes où la donnée ne sert plus seulement à observer, mais à orienter l’action. Sur le terrain, c’est vrai. Dans la littérature, c’est clair comme de l’eau de roche, et cela fait même partie du modèle de maturité numérique PMO 5.0 que nous avons développé à la Chaire Technologie Durabilité Société. En fait, en ce qui a trait à la maturité numérique, on ne doit pas parler que de technologie comme jalon de transition. Car l’intégration d’une technologie en elle-même ne fait pas le niveau de maturité; encore faut-il que le gens s’en servent et que les rôles et processus soient arrimés.
Au Québec, la maturité dans les institutions n’est pas encore prête pour les tableaux de bord. Dans ma chronique sur SAAQclic, je soulignais que l’enjeu n’était pas tant l’échec d’un système que la difficulté à piloter, de manière transversale, une transformation numérique d’envergure.
La souveraineté suppose des règles (…) Sans ces balises, la souveraineté reste une intention plus qu’une capacité structurée.
Les fameux « napperons » évoqués lors de la commission Gallant illustrent bien cet arrière-plan socio-technique décalé. Les discussions stratégiques reposaient encore sur des synthèses artisanales plutôt que sur des tableaux de bord consolidés provenant de la donnée en temps réel. Cela suggère que, dans certains cas, la culture du pilotage par la donnée n’est pas encore pleinement installée, alors même que les débats publics portent déjà sur l’IA. C’est mettre la charrue avant les bœufs.
Mais ce contraste rend néanmoins les discussions qui ont eu cours à Datavore particulièrement intéressantes. Elles déplacent la conversation vers la souveraineté numérique. L’idée que le Québec refuse de subir l’IA pour plutôt la façonner marque un changement de posture. On quitte une logique d’adoption pour entrer dans une réflexion sur la capacité collective à orienter les systèmes, impliquant des principes de durabilité.
Car, qui dit souveraineté numérique dit nécessairement cadre collectif. Et, tôt ou tard, ce cadre renvoie au droit. La souveraineté suppose des règles concernant la gouvernance des données, la responsabilité des systèmes automatisés, l’imputabilité des décisions assistées par l’IA et la gestion des infrastructures numériques critiques. Sans ces balises, la souveraineté reste une intention plus qu’une capacité structurée.
Je ne dis pas qu’il faille aborder la transformation numérique de manière linéaire. Dans les faits, les organisations avancent souvent sur plusieurs dimensions à la fois. Mais cette simultanéité rend d’autant plus importante la clarification des capacités et des responsabilités.Vu sous cet angle, les discussions ouvertes par Datavore apparaissent comme une étape importante. Elles déplacent la conversation vers la souveraineté. La suite du débat semble déjà se dessiner : si l’on souhaite réellement façonner l’IA, il faudra aussi clarifier les cadres collectifs qui en organiseront l’usage — ce qui invite, notamment, à relire les recommandations du rapport Gallant sous cet angle.
Vous souhaitez, vous aussi, faire partie de la discussion? Soumettez-votre question ou votre opinion à la rédactrice en chef Chloé-Anne Touma par courriel.
Pour consulter le dossier complet sur la souveraineté numérique et culturelle

