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Souveraineté numérique : quand le canal devient l’État

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  • Stéfanie Vallée est chroniqueuse pour Culturemania et Futurmania. Elle est doctorante en sciences humaines appliquées (DSHA), chercheuse principale du projet PME 4.0 et PME 5.0 au LaboNFC comme membre de la Chaire de Recherche du Canada Technologie Durabilité et Société (CRC TDS) de l’UQAC, et auteure d’un rapport très médiatisé soumis à la Commission Gallant, dans lequel elle formule des recommandations au gouvernement afin d’éviter un autre fiasco comme celui de SAAQclic.

Cela vient de se produire, si vous l’avez manqué : le 14 mai 2026, PwC et Anthropic ont annoncé que l’underwriting d’assurance qui prenait dix semaines à réaliser se fait désormais en dix jours, que le travail de cybersécurité qui prenait des heures se fait maintenant en minutes, et que 364 000 professionnels dans 136 pays déploieront Claude comme outil de production quotidien. Tandis que certains n’y verront qu’une annonce additionnelle dans le portrait des TI, j’y vois un signal d’alerte institutionnelle.

Comme je le dis souvent, je reviens du futur, ayant habité et vécu en Chine pendant dix ans (2008-2018). J’ai vu, au sein des entreprises que j’ai accompagnées, des tensions sur les produits Microsoft et Oracle, qui tentaient de s’accaparer le marché des ERP et la manne d’informations sensibles provenant du pays le plus populeux au monde, avec ses 1,5 milliard d’habitants. C’est en partie ce qui m’a intéressée à faire une maîtrise et un doctorat sur la transformation numérique durable des organisations à l’UQAC, et à développer mon expertise en audit de la maturité numérique durable.

Je suis les Big Four, j’ai des étudiants à qui j’ai enseigné en Chine qui y travaillent, je consomme leurs écrits d’expertise hebdomadairement. Il fallait avoir la tête dans le sable pour ne pas savoir qu’une telle annonce allait venir :  PwC lance un groupe d’affaires finance entièrement bâti autour de Claude — l’Office of the CFO— PwC qui devient la première grande firme de conseil à ancrer une unité d’affaires autonome dans la technologie d’un seul fournisseur d’IA, ciblant en priorité les industries régulées : banques, assurances, soins de santé. Le modèle pour moi était prévisible : expertise métier plus moteur d’IA, livré en bundle (prenons-le comme une trousse-métier CFO), à l’échelle planétaire.

« (…) le monde file sous nos yeux dans un TGV et nous sommes sur le quai de gare à nous demander quel train prendre. »

Ce qui m’inquiète, c’est qu’on soit encore en train de se dépêtrer avec la question de la transformation numérique au Québec (mon retour en 2019 a vraiment fait mal, de constater qu’on avait pratiquement pas avancé d’un iota sur la question et maintenant, on avance mais trop lentement). J’ai eu peine aussi à entendre comme tous les Québécois les dédales de SAAQClic, tellement que j’en ai fait un engagement citoyen d’aider les procureurs à comprendre le périmètre et la portée de la commission qu’ils entamaient l’an dernier à pareille date. Depuis, ils ont fait un travail extraordinaire sur lequel l’AMP, la semaine dernière, a renchéri, avec un document bien moins porteur à mon sens, mais dont on reparlera peut-être dans une autre chronique. Mon point, aujourd’hui, c’est que le monde file sous nos yeux dans un TGV et nous sommes sur le quai de gare à nous demander quel train prendre.

Allo? Demain, pour ainsi dire, ce bundle frappera à la porte de la SAAQ, du MSSS, du MRNF, etc. Il pourrait s’inscrire dans la logique de l’expertise externe désormais établie au sein de l’État, avec une offre aussi bien « packagée », où l’IA agit comme infrastructure plutôt que comme simple application externe. Cela pourrait nous faire perdre le peu d’espoir qu’il nous reste d’entrer intelligemment dans le XXIe siècle, de manière responsable, avec pour objectif une souveraineté numérique d’ici 2050.

La réponse à l’AMP et à la Commission Gallant ne peut pas être une nouvelle stratégie numérique. S’il vous plaît, finissons-en avec cette logique. Nous en avons eu trois depuis 2017 : chacune était bien rédigée, mais aucune n’était dotée des structures transversales nécessaires à son exécution (lire mon mémoire en détail pour le comprendre). La priorité légale immédiate, celle que la Commission Gallant recommande en tête de lice, que l’AMP documente comme urgence contractuelle et que mon mémoire (2025) théorise comme condition sine qua non, est d’amender la LGGRI pour créer une entité réglementée de gouvernance numérique de l’État : une institution dotée d’un mandat contraignant sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la donnée, auquel tous les organismes publics devraient se conformer sans exception. Celui-ci doit offrir un ensemble de services, dont un cadre capacitaire mesurant la maturité organisationnelle avant toute autorisation de projet, d’un pouvoir d’arrêt réel sur les projets dérivants, et d’une boucle d’apprentissage institutionnelle qui empêche la prochaine SAAQ de recommencer. Dans ce contexte, la nouvelle norme devrait reposer sur une infrastructure IA encadrée par nos propres cadres de gouvernance, choisis collectivement plutôt qu’imposés de l’extérieur.

Le modèle PwC–Claude n’est pas l’ennemi de l’histoire; c’est le miroir des tensions structurantes qu’adopteront les grandes institutions. Il montre ce qu’une organisation mature peut accomplir quand elle couple expertise métier, infrastructure et cadre de gouvernance en un seul appareil de livraison. Voyons-le ainsi : l’IA est à l’aube de devenir le « brick and mortar » des institutions étatiques. C’est pourquoi je crois que le Québec peut faire la même chose — pour ses citoyens, sur ses données, selon ses règles. Mais cela exige de cesser de délibérer et de commencer à légiférer.

Sans cette entité réglementée, l’État québécois ne sera pas transformé numériquement. Il sera livré — standardisé, normalisé, et dépossédé de la mémoire de sa propre transformation, les mains liées à d’autres vendeurs à trois lettres.

J’aimerais qu’on retienne de cette chronique une conclusion à laquelle j’en suis venue, en révisant l’œuvre de mes auteurs favoris à travers mon corpus doctoral sur la transformation numérique durable :

« Le canal qui livre, standardise. Le canal qui standardise, normalise. Le canal qui normalise possède la mémoire institutionnelle. » (Vallée 2026, d’après Teece, 2018; Porter, 1985; Merger et al., 2019). Soyons donc conséquents, en embarquant dans le prochain train à grande vitesse!

Stéfanie Vallée

Stéfanie Vallée est chroniqueuse pour Culturemania et Futurmania. Elle est doctorante en sciences humaines appliquées (DSHA), chercheuse principale du projet PME 4.0 et PME 5.0 au LaboNFC comme membre de la Chaire de Recherche du Canada Technologie Durabilité et Société (CRC TDS) de l’UQAC, et auteure d’un rapport très médiatisé soumis à la Commission Gallant, dans lequel elle formule des recommandations au gouvernement afin d’éviter un autre fiasco comme celui de SAAQclic.

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