La « souveraineté » à ALL IN : un mot qui s’use
Le premier à le prononcer, mercredi matin, a été un jeune homme derrière un comptoir. Sa solution était souveraine, m’a-t-il dit fièrement, et je me suis sentie inspirée. Vers dix heures, j’avais entendu parler de « souveraineté » une douzaine de fois. En début d’après-midi, j’avais arrêté de compter, et c’est là, je crois, que le mot a cessé de vouloir dire quelque chose pour moi.
Pour l’évènement ALL IN, le Palais des congrès était rempli à craquer, avec une foule qui se reconnaissait d’un kiosque à l’autre, des affiches qui répétaient « d’ici » sous toutes ses formes. On se serrait la main comme entre cousins. J’y ai passé deux jours à titre d’experte en gouvernance de l’IA, et je dois admettre que je m’y suis sentie chez moi.
En écoutant mieux, j’ai compris que personne ne parlait de la même chose en se référant à la souveraineté. Pour le jeune homme du matin, la souveraineté voulait dire que ses serveurs étaient au Canada. Pour une start-up rencontrée plus tard, elle voulait dire que le siège social n’avait pas quitté le Québec, malgré une ronde de financement venue d’ailleurs. Pour un troisième, le mot servait surtout à se distinguer d’un concurrent américain. Chacun de ces usages du mot se défend. Ensemble, ils dessinent un mot qui contient tout et qui, pour cette raison, ne veut plus rien dire, un mot fourre-tout.
Dans mon métier, j’ai vu d’autres mots subir ce sort. « Éthique » y est passé, puis « responsable », puis « transparent ». Le mécanisme est toujours le même. Tant qu’une exigence est rare, on la vérifie. Mais le jour où tout le monde affirme y satisfaire, la vérification devient alors impolie, presque insultante, et on cesse de s’y attarder. Une souveraineté que tout le monde déclare avoir est une souveraineté que plus personne ne mesure ou ne valide.
« Sans cautionner la casse, je remarque que les questions posées dehors n’ont pas été posées dedans, ou alors je les ai manquées. »
Pendant que je réfléchissais à cela, les gens dans la rue se sont chargés de me rappeler qu’il existait un autre vocabulaire. En fin d’après-midi, la rumeur a circulé dans les allées qu’une manifestation se formait sur la place, devant les portes. Les gens dehors ne parlaient pas de sièges sociaux. Ils parlaient de surveillance au travail, d’usages militaires, de centres de données qui boivent l’eau et l’électricité, et d’un avenir où ils ne se voyaient pas. Le lendemain, j’ai lu que la soirée avait mal tourné et que des locaux de recherche avaient été vandalisés. Sans cautionner la casse, je remarque que les questions posées dehors n’ont pas été posées dedans, ou alors je les ai manquées.
Il serait commode de n’y voir qu’une poignée de militants, des extrémistes. La même semaine, pourtant, les journaux rapportaient une grande enquête internationale où, presque partout, les gens croient que l’intelligence artificielle détruira plus d’emplois qu’elle n’en créera. D’autres articles rapportaient que les jeunes travailleurs la craignent de plus en plus. Le sujet est entré dans la campagne électorale. J’ai lu tout ça avec les slogans de fierté encore dans les yeux, et j’ai eu la nette impression de deux mondes qui se tournent le dos, chacun avec son mot fétiche, la souveraineté d’un côté, la menace de l’autre.
Entre le ministre qui annonce et le manifestant qui crie, il y a tout un monde qui n’a ni tribune ni pancarte. Il y a la PME qui doit choisir un outil le mois prochain, le client ou le ministère qui va signer un contrat, le consultant qu’on paie pour les conseiller, l’employé qui va s’en servir lundi. C’est nous, en somme. Et nous avons plus de pouvoir qu’on nous le laisse croire, parce que c’est nous qui achetons.
Une PME n’a pas besoin d’être experte pour demander à un fournisseur où vont ses données, qui peut y accéder et comment elle les récupère si elle décide de les quitter. Ce sont trois questions simples, et la qualité de la réponse en dit long. Un client peut refuser de signer un contrat qui ne répond pas clairement à ces trois questions, et il devrait le dire au vendeur, parce que c’est ainsi que les contrats finissent par changer. Un consultant — et je me compte là-dedans — devrait dire à voix haute quand la réponse honnête est une automatisation simple, et non de l’IA, ou quand le client n’a pas besoin de se payer une nouvelle solution. Un utilisateur ordinaire peut décider de ce qu’il ne colle pas dans une fenêtre de clavardage, et poser la question à son employeur quand on lui impose un outil sans lui expliquer ce qu’il fait des renseignements des clients.
Aucun de ces gestes ne fera la une. Mais, mis ensemble, ils accomplissent une chose que ni les annonces ni les manifestations n’accomplissent : ils rendent la souveraineté vérifiable, une transaction à la fois.
Je suis sortie du Palais le jeudi en fin de journée. Le mot souveraineté avait changé de définition pour moi. Je vais commencer par mon propre attirail d’outils, à prendre des décisions plus fermes afin d’avoir une confiance, une certitude, qui me permettront d’utiliser le mot souveraineté avec une fierté plus sincère et qui, je l’espère, inspirera d’autres décideurs aussi grands ou petits soient-ils.

Crédit photo : eric_michel_ia #allin2026, relayée par la Société d’appréciation du réel (Facebook)
