Déclin de la parole : sommes-nous en train de devenir des êtres froids et silencieux?
En 2005, nous prononcions environ 16 632 mots par jour. En 2019, ce chiffre est tombé à 11 900, soit une baisse de 28 %, selon des chercheurs des universités du Missouri–Kansas City et de l’Arizona. Une tendance en partie liée à la pandémie (quarantaines, couvre-feu, télétravail), et appelée à s’accentuer avec la dépendance croissante aux agents conversationnels. Faut-il s’en inquiéter? Culturemania s’entretient avec deux expertes du Québec pour en évaluer les risques cognitifs et sociaux.
Sur un an, cette baisse du volume de paroles représente près de 120 000 mots de moins par personne. En cause : l’omniprésence des technologies et une culture de plus en plus individualiste.
À mesure que les interactions se déplacent en ligne, la solitude pourrait s’aggraver, préviennent des psychologues cités par le Wall Street Journal. Parler moins pourrait aussi affaiblir ce jeu d’échecs cognitif qu’est la conversation, notamment chez les nourrissons, à qui l’on s’adresse moins, estiment ces derniers.
Des impacts sur la santé et le développement des individus
@chloe_anne_touma Déclin de la parole : sommes-nous en train de devenir des êtres froids et silencieux? Une récente étude des universités du Missouri-Kansas City et de l’Arizona révèle que nous prononçons au moins 28% moins de mots au quotidien depuis 2005. J’en parle avec l’orthophoniste Agathe Tupula Kabola. #parole #orthophonie #science #technologies #communication
L’orthophoniste et communicatrice médias Agathe Tupula Kabola n’est pas surprise par ce constat : « La communication étant de nos jours plus rapide, instantanée, fragmentée et médiatisée, on communique davantage avec des écrans, ce qui transforme la manière dont on interagit. Pensons aux micro-événements de ‘small talk’ (petite causette) du quotidien, que nous ne vivons plus, en ayant remplacé le caissier ou la caissière par des caisses automatiques, ou en se servant d’un GPS plutôt qu’en demandant des indications à un passant », illustre-t-elle.
« La communication humaine joue un rôle fondamental dans le maintien de notre santé mentale, cognitive, émotionnelle et sociale. »
Pour l’experte, cette modification du rapport à la communication a des effets directs et indirects sur la santé et l’empathie des individus, en plus d’affecter le développement des plus jeunes. « La communication humaine joue un rôle fondamental dans le maintien de notre santé mentale, cognitive, émotionnelle et sociale (…) des études ont démontré que la qualité des interaction sociales ont un impact sur le bien-être physique, car l’isolement social nous met à risque d’avoir des ennuis de santé, au même titre que le tabagisme, les maladies cardiovasculaires ou la sédentarité. »

« Je me questionne aussi quant aux conséquences pour le développement langagier des enfants, dans deux cas de figure : celui où l’enfant entend des mots à travers un écran de manière passive, au lieu d’avoir une interaction réelle avec quelqu’un — ce qui n’a pas la même valeur, ou celui où c’est l’attention du parent qui est absorbée par les écrans au lieu d’être investie dans l’échange avec son enfant », ajoute Agathe Tupula Kabola. Elle nuance : « Voyons aussi les effets positifs des technologies, constatés notamment pendant la pandémie, lorsqu’elles permettent de maintenir des liens, de créer des communautés, d’exprimer des émotions autrement. Le problème réside dans le déséquilibre, lorsque la technologie vient remplacer l’interaction humaine plutôt que de la compléter. »
Au-delà du langage

« On parle 28 % de moins, mais on se plaint 100 % plus d’être incompris », entame quant à elle Kanica Saphan, experte en relation interpersonnelles, également interpellée par notre rédaction. « La technologie nous a permis d’éviter les conversations difficiles. Et comme tout muscle qu’on n’entraîne pas, le courage émotionnel s’atrophie, poursuit la fondatrice du Sofa Sexologique, et autrice du Manuel de survie dans la jungle du dating. En cabinet, je le vois déjà : les vraies conversations, les gens les ont par texto. Parler moins, ça revient à moins entraîner cette capacité fondamentalement humaine : naviguer dans l’inconfort d’une vraie conversation. Ce que j’observe en thérapie, c’est que la technologie a offert une sortie de secours aux émotions difficiles, et les gens arrivent de plus en plus désarmés devant le face-à-face. Dans une société déjà hyperindividualiste, c’est du carburant pour la crise de solitude, pas un antidote. »
« (…) la technologie n’a pas tué la communication — elle a tué le courage qu’elle demande. »
« Mais la technologie n’a pas tué la communication — elle a tué le courage qu’elle demande, de nuancer la thérapeute formée en sexologie. On parle moins, on s’expose moins, et on s’étonne d’être plus seuls. Ce sont les ‘soft skills’ humaines (ou aptitudes intrinsèques) — empathie, présence, vulnérabilité — qui seront les plus précieuses à l’ère de l’IA, et c’est exactement ce qu’on est en train de désapprendre », conclut la thérapeute.

La langue anglaise seulement?
Le constat serait en fait généralisé, peu importe la langue. On parle ainsi d’un volume moyen de mots, oralement prononcés, 28% plus bas en raison notamment de l’omniprésence des technologies, dans toutes les cultures.